Depuis que les trains de nuit existent, les écrivains et les poètes y ont puisé la matière de romans, de nouvelles, de récits de voyage ou de poèmes. Voici une sélection de voyages littéraires au bout de la nuit.

De Pontoise à Stamboul d’Edmond About (1884)

« L’aventure que je vais vous raconter par le menu ne ressemble pas mal au rêve d’un homme éveillé. J’en suis encore ébloui et étourdi tout ensemble, et la légère trépidation du wagon-lit vibrera très probablement jusqu’à demain matin dans ma colonne vertébrale. Il y a exactement treize jours que je quittais les bords de l’Oise pour aller prendre le train rapide de l’Orient à la gare de Strasbourg ; et dans ces treize jours, c’est-à-dire en moins de temps qu’il n’en fallait à Mme de Sévigné pour aller de Paris à Grignan, je suis allé à Constantinople, je m’y suis promené, instruit et diverti, et j’en suis revenu sans fatigue, prêt à repartir… » L’écrivain Edmond About a eu le privilège d’être invité pour le voyage inaugural de l’Orient-Express, le 4 octobre 1883. Il en a tiré ce récit à la gloire du train mythique. Il ne cesse de louer les qualités des employés et de serveurs de la Compagnie Nagelmackers. Il s’émerveille sur ce confort nouveau, révolution pour les vertèbres : « Et dans les courbes les plus rapides, où les voitures ordinaires de sept mètres de long sont parfois rudement cahotées, (…) nous n’avons point ressenti le moindre choc… »

Ode de Valery Larbaud (1908)

Valery Larbaud publie dans son recueil Poésies, signé de son pseudonyme A.O. Barnabooth, une ode aux trains de luxe qui donne envie de monter à bord d’une voiture d’une de ces croisières ferroviaires pour privilégiés : « Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce, / Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée, / Ô train de luxe ! et l’angoissante musique / Qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré, / Tandis que derrière les portes laquées, aux loquets de cuivre lourd, / Dorment les millionnaires. / Je parcours en chantonnant tes couloirs (…) Prêtez-moi, Ô Orient-Express, Sud-Brenner-Bahn, prêtez-moi / Vos miraculeux bruits sourds et / Vos vibrantes voix de chanterelle ; / Prêtez-moi la respiration légère et facile / Des locomotives hautes et minces, aux mouvements / Si aisés, les locomotives des rapides, / Précédant sans effort quatre wagons jaunes à lettres d’or / Dans les solitudes montagnardes de la Serbie, / Et, plus loin, à travers la Bulgarie pleine de roses… » Ça change des trajets pendulaires en RER…

Wagon-lit de Joseph Kessel (1932)

Journaliste, grand reporter, écrivain et aventurier, Joseph Kessel (Le Lion, Une balle perdue) a vécu sa vie comme un roman d’aventure, tout comme les personnages principaux de ce court roman. Estienne est un ancien pilote de chasse qui, à la fin de la Première Guerre mondiale, devient journaliste. À la suite d’une rencontre furtive, il se remémore une histoire surgie du passé. 11 ans plus tôt, en 1921, alors qu’il débute dans la presse, il part couvrir l’action humanitaire lancée par un groupe d’Américains qui se rendent sur la Volga, afin d’apporter des vivres aux populations locales affamées par la guerre civile russe. Nous suivons son parcours en train d’abord jusqu’à Berlin, pour une fête mémorable, puis jusqu’en Lituanie, où il espère obtenir un visa pour la Russie. Il y rencontre des Russes exilés, dont l’intrigante Nina qui rêve de découvrir Paris… Kessel dont les origines russes expliquent sa proximité avec son sujet délivre dans Wagon-lit le commandement unique de l’aventurier : « Que c’est bon d’aimer la vie et de la risquer sans cesse »

Le crime de l’Orient Express d’Agatha Christie (1934)

1930. Aux Etats-Unis, Daisy, la fille d’un riche couple, les Armstrong, est enlevée chez elle par des malfaiteurs. Ce kidnapping tient le pays en haleine et la presse suit les évènements de près. Armstrong paye la rançon demandée, mais l’enfant n’est pas libérée et son corps est bientôt retrouvé par la police. Cinq après, sur la rive asiatique d’Istanbul, le célèbre détective Hercule Poirot monte à bord du ferry qui lui permettra de prendre l’Orient-Express qui doit lui permettre de rejoindre Londres, où l’attend une affaire importante. Après une nuit dans l’hôtel de la Compagnie internationale des Wagons-Lits (CIWL), où il rencontre son ami Bianchi, directeur de la ligne de l’Orient-Express au sein de la CIWL, le limier belge arrive dans la gare d’où le célèbre train de luxe doit partir du quai N°1. Bientôt le luxueux convoi s’ébranle. Si tout se déroule normalement au départ, la nuit est agitée. Poirot est régulièrement réveillé. Le lendemain matin, c’est la stupéfaction. Un voyageur, Samuel Ratchett, est retrouvé mort dans sa couchette. La porte du compartiment était fermée et la chaînette mise à l’intérieur. Le suicide est exclu : la victime a reçu une douzaine de coups de couteau. Hercule Poirot commence alors son enquête…
Le roman mythique d’Agatha Christie est devenu le symbole ultime du voyage ferroviaire au long cours dans le plus grand des luxes… On ne compte plus le nombre d’adaptations pour le cinéma, la télé ou encore la bande dessinée.

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Railway Bazaar de Paul Theroux (1975)

D’Istanbul à Delhi, et de Saïgon à Osaka, avec un ticket retour Moscou – Londres, ce Railway Bazaar nous emmène en train à la rencontre de l’Asie. Ce premier récit de voyage de Paul Theroux en annonce beaucoup d’autres, souvent ferroviaires et toujours avec leur lot de rencontres insolites. Ici, un imprésario, un ancien de l’armée indienne, un dentiste chinois, des soldats américains amoureux : les passagers chez Theroux sont toujours l’âme de ce voyage de quatre mois accompli dans les années 70 essentiellement par le chemin de fer. Leurs histoires participent encore plus au récit que l’extrême variété des paysages traversés. Pour Theroux, le train est également un lieu de repli : « Jusqu’à présent, autre avantage des wagons-lits, j’avais réussi à éviter ces soirées dites culturelles au cours desquelles, prisonnier dans une salle surchauffée, on doit applaudir un spectacle décadent de danseurs et de chanteurs emplumés et emperlés exécutant des numéros dont on est censé excuser la médiocrité sous prétexte qu’ils sont traditionnels. »

La Maldonne des sleepings de Tonino Benacquista (1989)

Aucun doute n’est possible, Tonino Benacquista sait de quoi il parle. Et en effet, en consultant sa biographie, on s’aperçoit qu’il a été accompagnateur de la Compagnie des Wagons-Lits. Il a su puiser dans cette expérience, un roman policier terriblement efficace. Antoine, « couchettiste » de son état, embarque pour un Paris – Venise qui s’annonce comme les autres – ennuyeux, car Antoine est blasé, son travail ne l’amuse plus : « Les soirs comme celui-là je maudis tout le système ferroviaire. Le train, l’imaginaire du train, les films, les romans, toute cette aura sacrée autour d’un lombric en taule qui fait kataklan kataklan, et ensuite tata tatoum tatatatoum quand il a pris un peu de vitesse. Tout ça m’agace. » Pourtant, rien ne va se passer comme un voyage normal. Pour Antoine commence une incroyable descente aux enfers aux prises avec une bande d’affreux, mais aussi avec les contrôleurs et douaniers de trois pays : la France, la Suisse et l’Italie. La Maldonne des sleepings est un pur moment de lecture jubilatoire !

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Train de nuit pour Babylone de Ray Bradbury (1997)

Dans la voiture-restaurant d’un train de nuit qui file entre Chicago et Cincinnati, un joueur de bonneteau, avec une morgue exceptionnelle, hypnotise une joyeuse bande d’hommes d’affaires en déplacement, accoudés au bar. Quand le jeune Cruesoe, lui-même prestidigitateur, s’aperçoit qu’il est en train d’escroquer les voyageurs, il va tout tenter pour l’empêcher de nuire, mais son jeune âge et l’incroyable bagout du roi de l’arnaque ne plaident pas en sa faveur ! Notre jeune ami est plein de bonne volonté, mais aurait-il trouvé son maître ? Il lutte, mais rien ne vient… surtout quand le tour est de plus en plus bizarre… Publié en 1997 aux États-Unis, ce recueil ne compte que deux nouvelles fantastiques, chose assez rare chez l’auteur de Fahrenheit 451. Le cas de Train de nuit pour Babylone est à part : cette nouvelle à chute garde sa part de mystère, normale pour celui qui expliquait : « Tout ce qu’on rêve est fiction, tout ce qu’on accomplit est science, toute l’histoire de l’humanité n’est rien d’autre que de la science-fiction. »

Le Train zéro de Iouri Bouïda (1998)

« Parfois, la nuit, tandis qu’on chargeait le charbon sur les locomotives et qu’on faisait le plein d’eau, il se promenait le long du convoi, tendant l’oreille, écoutant attentivement, essayant de saisir ne fût-ce qu’un bruit venant des entrailles des wagons bouclés et plombés. Rien. Jamais. Les wagons étaient remplis de mutisme, de silence, de ténèbres. De mystère. Personne ne répondait à ses questions. » Station 9. Une gare perdue dans l’immensité russe. Tous les jours, le même rituel, un train passe à minuit, s’arrête le temps d’assurer le ravitaillement en charbon et en eau, puis repart dans la nuit. Station 9, ce sont également des hommes et des femmes, chargés de la construction de la ligne et de sa maintenance, et qui forment dans ce nulle part boueux une communauté, avec ses amours, ses tensions. Une communauté dont le destin dépend entièrement de ce train, dont elle ignore pourtant tout. On ne sait pas d’où il vient, on sait encore moins où il va, on en connaît que le nom : le Train zéro. Un récit étonnamment captivant !

Compartiment pour dames d’Anita Nair (2002)

Voici l’histoire d’une femme indienne qui s’est affranchie en refusant de se marier et en travaillant, mais qui pourtant reste prisonnière des conventions et de son rôle de soutien de famille. « Akhila. Quarante-cinq ans. Sans lunettes à verres rosés. Sans mari, ni enfants, ni foyer, ni famille. Rêvant d’évasion et d’espace. » Mais un jour, elle décide de prendre le train vers l’extrémité sud du pays. À bord d’un compartiment réservé aux dames, elle rencontrera d’autres femmes avec qui, le temps d’un trajet, elle s’interroge sur la relation homme/femme dans l’Inde moderne, une question complexe, peu importe la religion, le niveau social ou la caste. Le roman recèle également des descriptions tout en réalisme : « Tous les quais de gare se ressemblent. Avec leurs flaques d’eau près d’un robinet qui goutte. Leurs passagers aux visages fermés et aux yeux fiévreux. Leurs valises empilées. Leurs bancs occupés. Leurs porteurs. Leurs marchands avec leurs pots de thé et de café, leurs paquets de biscuits et leurs magazines illustrés. »

Paris – Briançon de Philippe Besson (2022)

Gare de Paris-Austerlitz. L’Intercités de nuit n° 5789 doit partir à 20 h 52 pour une arrivée programmée à son terminus, la gare de Briançon, à 8 h 18. A son bord, une dizaine de voyageurs réunis par le hasard des réservations. Julia Prévost, la trentaine, assistante dans une société de production qui réalise des talk-shows en direct pour la télévision, est du voyage en compagnie de ses deux enfants dont le plus jeune souffre d’une angine. Serge Dufour, VRP en bout de course qui « fourguerait des frigos à des Esquimaux », partagera avec la famille le même compartiment. Il retourne vers son foyer alpin après une formation dans la capitale. Alexis Belcour, médecin en route pour finaliser la vente de la maison de sa mère, décédée quelques mois auparavant, partage le même compartiment que Victor Mayer, joueur de l’équipe d’hockey sur glace de Briançon venu à Paris consulter un spécialiste du ménisque. Jean-Louis et Catherine Berthier, un peu plus de soixante ans dont trente-sept de mariage ont choisi le train de nuit par curiosité pour tenter d’oublier un peu le cancer de Jean-Louis dans un petit appartement à la montagne. Il y a aussi Manon, Enzo, Dylan, Hugo et Leïla qui promènent l’insouciance de leurs 19 ans dans un autre compartiment et qui se rendent dans le chalet que possède l’oncle de l’un d’entre eux. Rapidement, c’est l’heure du départ : « Bientôt, le train s’élancera, pour un voyage de plus de onze heures. Il va traverser la nuit française. » Les voyageurs unissent leur destinée sans l’avoir demandé dans ce microcosme mouvant. Rapidement, des contacts se nouent dans les compartiments, les a priori se dissipent…

Avec Paris – Briançon, Philippe Besson signe un roman haletant, dont on sait dès le court prologue qu’il se finira mal : « Pour le moment, les passagers montent à bord, joyeux, épuisés, préoccupés ou rien de tout cela. Parmi eux, certains seront morts au lever du jour. »